De gauche à droite : DJ Noronha, DJ Perigoso, DJ Maboku, DJ Lilocox, DJ Kolt, DJ Firmeza, DJ Nigga Fox, Antonio Arruda, DJ Marfox et Alberto Arruda - © Maxime Chanet

Depuis une dizaine d’années, un nouveau genre de musique prend forme dans les logements vétustes de la banlieue de Lisbonne. Inspiré par les sonorités angolaises, principalement issues du kuduro, ce style cadencé s’harmonise avec diverses tonalités des musiques électroniques : la bass music, le grime, la drum and bass et la house. Un savant mélange qui fait vibrer les vitres des HLM du quartier, où DJ Marfox est le grand frère et le mentor de toute une génération. Désormais, ce mouvement musical sort du ghetto, grâce au travail des pionniers du label Principe Discos. Des DJ comme Marfox, Nervoso, Maboku, Firmeza ou encore Nigga Fox peuvent aujourd’hui balancer leur irrésistible rythmique au cœur de Lisbonne et dans les clubs du monde entier. Nous avons rencontré ces managers perspicaces, afin qu’ils nous racontent cette formidable ascension. Pedro Gomes, José Moura, Nelson Gomes et Márcio Matos ont tous pris le temps de répondre à nos questions, à seulement quelques jours de leur grande célébration mensuelle, Noite Principe

Comme les artistes dont vous vous occupez, avez-vous grandi dans la banlieue de Lisbonne ?
Pas vraiment, nous avons grandi, pour la plupart, dans différents endroits du pays. Seuls Nelson et Pedro ont vécu aux alentours de Lisbonne. Toute notre activité musicale est basée depuis toujours dans la capitale.

DJ Marfox ©Maxime Chanet

Qu’est-ce qui vous a poussés à créer le label Principe Discos ?
Le label est né d’une convergence d’idées entre Marcio, Jose et Marco de Photonz ; ils étaient tous DJ et parlaient déjà de créer un label qui serait représentatif de la musique locale, un label qui réunirait simplement les artistes auxquels ils s’identifiaient. De leur côté, Pedro et Nelson travaillaient depuis des années en tant que promoteurs avec quelques artistes d’origine africaine, tous basés près de Lisbonne. Mais le déclic a été leur rencontre avec DJ Marfox, première étape vers le partage d’une culture qui n’était, jusqu’à lors, réservée qu’à une population de banlieue. Bien sûr, dans leur tête, un label était une chance magnifique pour atteindre une audience plus vaste. Les deux parties se connaissaient et appréciaient leurs projets respectifs, ça leur semblait naturel de s’associer pour créer un label. On a lancé Principe, à l’été 2011, et nous avons aidé les artistes à montrer leur travail au monde entier. Depuis, c’est resté notre mission principale.

Pourquoi avoir choisi ce nom de Principe Discos pour représenter les DJ du ghetto ?
Principe veut dire « Prince ». Nous voulions insister sur le fait qu’il existe une noblesse autre qu’aristocratique, sans pour autant qu’elle soit toujours assimilée au glamour, aux dorures et autres stéréotypes. Pas besoin de tout ça pour réussir. Le succès dans notre cas est plus lié à la communication. Nous nous réalisons tous dans la même banlieue de Lisbonne et nous nous retrouvons souvent là-bas, afin de créer une relation de confiance. Tout ça renforce nos liens musicaux et nous pouvons nous promouvoir plus facilement.

Quel est votre point fort ?
Le fait qu’on se concentre uniquement sur les incroyables talents locaux, qui sont cachés dans la banlieue.

La musique que vous proposez est riche, rythmiquement, et vous avez souhaité l’illustrer par un graphisme hyper minimal, que vous ne changez jamais (réalisé par Marcio Matos). Pourquoi avoir choisi une représentation si épurée ?
Notre design est aussi simple que notre musique, finalement, même si elle est polyrythmique, c’est plus dans le concept : que du hit, pas de remplissage.

En parallèle, une communauté de DJ nommée DJ Di Ghetto s’est développée. Beaucoup font partie des deux crews. Quelle est la différence ?
DJ Di Ghetto était un crew de DJ et de managers qui ne sont plus ensemble. Aujourd’hui, ceux qu’on appelle les DJ du ghetto font quasiment tous partie de Principe Discos, qui est aidé par Filho Unico, une association culturelle qui promeut les concerts et les bookings d’artistes en Europe.

La dureté de la situation socio-économique de la banlieue a-t-elle été un accélérateur de créativité, comme pour les DJ de Detroit ?
Nous n’avons jamais aimé penser de cette façon et nous n’avons jamais eu besoin de beaucoup de stimulation, en dehors de ce que nous pensons être important. On fait toujours le maximum avec ce qu’on a, dans les meilleurs instants, comme dans les plus amers.

Avant la création de Principe Discos, cette musique sortait-elle du ghetto ?
C’est vraiment grâce à Principe Discos, à l’alliance de nos compétences et de la communication réalisée pour justement désenclaver cette musique de la banlieue, qu’elle a pu s’exporter.

Vous devez être fiers d’avoir réussi votre pari !
Très fiers, bien sûr ! Confiants aussi de voir que c’est le résultat d’un travail qui continue de se développer sans cesse, nous l’attendions.

À quoi ressemble le ghetto de Lisbonne ? Qu’est-ce qui le caractérise ?
Il n’est pas très différent de celui des autres cités d’Europe, avec des HLM et, effectivement, quelques palmiers en plus ! Les différences proviennent des différentes communautés qui y vivent et qui apportent leur langage, leur culture, leur lifestyle et leur musique. On doit y passer du temps pour tout comprendre.

C’est de là que vient ce mélange des genres.
La plupart des producteurs avec qui nous travaillons sont d’origine africaine, c’est un facteur caractéristique. La production locale est super inspirante, c’est comme dans un jeu, il faut gravir les étapes en s’améliorant. Tout évolue, la house, la pop contemporaine. Tout le monde se tire vers le haut.

Pourquoi la culture africaine est-elle autant représentée ?
Il y a beaucoup d’immigrés, là où vivent les DJ et producteurs avec qui nous travaillons, et notamment d’origine africaine. Tous ceux qui font partie du label sont nés en Afrique et ont des parents africains.

« Cette musique fait partie intégrante du folklore portugais contemporain, qui ne ressemble pas vraiment au kuduro angolais, on s’est complètement approprié ce dernier. »

[youtube]https://www.youtube.com/watch?v=rI-hzoWbL_Y[/youtube]

Le kuduro vient d’Angola, en Afrique. Comment les DJ avec qui vous travaillez l’ont-ils renouvelé ?
Cette musique fait partie intégrante du folklore portugais contemporain, qui ne ressemble pas vraiment au kuduro angolais, on s’est complètement approprié ce dernier.

Que pensez-vous du groupe portugais Buraka Som Sistema, qui s’inscrit dans le genre du kuduro et dont on entend beaucoup parler, ces derniers temps ?
Ils ont eu un rôle très important, celui d’apporter une conscience musicale « afro » à une audience blanche au Portugal et de faire connaître le kuduro au monde entier. Le mot « kuduro » fait partie de leur vocabulaire et désigne le rythme qu’ils utilisent et travaillent.

Pourquoi DJ Marfox est-il le représentant le plus connu de cette mouvance ?
Il a eu une incroyable carrière, c’est un vrai professionnel. Il a dédié sa vie à tout ce dont nous avons discuté, et ce, à plusieurs niveaux. Il le mérite largement et bien plus encore.

DJ Marfox et Nervoso ont l’air d’avoir une relation fraternelle. Pouvez-vous nous expliquer ce qui les lie, à part la musique ?
Ils sont amis depuis 10 ans et ont toujours collaboré, depuis tout ce temps.

Outre les DJ de Principe Discos, qui participe à l’essor de cette nouvelle scène ?
Les kids qui font de la musique en banlieue, les gens qui dansent à nos résidences dans les clubs du bas de Lisbonne, les auditeurs du monde entier qui sont excités par la fraîcheur des sons que nous sortons et par les rythmes purs, entiers et intrigants des DJ sets de nos artistes à travers l’Europe et les États-Unis.

Nombreux sont les DJ qui composent Principe Discos. Comment se passe l’intégration des petits nouveaux ?
En général, il y a une forte notion de respect pour les organisateurs. Ils veulent être reconnus de leurs aînés, les DJ qu’ils admirent, même si, maintenant, il peut y avoir 20 ans d’écart. Il suffit de voir l’impact que DJ Marfox a sur eux et la façon qu’il a d’inspirer des centaines d’ados à faire de la musique, développer leur talent et montrer ce qu’ils valent.

Tout votre crew semble très uni. Les producteurs et DJ travaillent-ils ensemble ?
Quelques DJ travaillent en duo et même avec d’autres crews, même si beaucoup travaillent aussi en solo. Les crews sont basés sur une certaine zone géographique et certains se sont faits sur Internet. D’autres sont copains d’école ou juste amis de quartier, mais tous se serrent les coudes et partagent la gloire, quand il y en a un qui sort du lot. Ils ont un fort esprit d’équipe qui transpire sur leur Facebook ou leur Soundcloud.

Quels sont les mots qui définiraient les gars de Principe Discos ?
Rythme. Cœur. Émotion. Nouveauté.

Quelle est votre arme secrète pour réveiller les nuits de Lisbonne ?
Notre arsenal est démocratique.

Quel est votre endroit favori pour organiser vos soirées ?
Music Box, dans le centre-ville de Lisbonne ; nous y donnons une soirée chaque mois, depuis février 2012.

C’est là que vous organisez la Noite Principe. Comment ça se passe ?
C’est un endroit de rencontre pour renforcer nos liens, tester nos projets. La créativité y est stimulée et on reçoit de nombreux feedback, c’est crucial. Cette résidence mensuelle a aidé le label à se solidifier. Ça a permis aussi à cette musique de sortir des banlieues. Tout le monde se mélange, lors de cette soirée, les Lisboètes blancs et les blacks du ghetto. C’est une belle chose.

Avez-vous déjà organisé des soirées dans le ghetto ?
Non, jamais, il n’y a pas vraiment d’endroits appropriés.

Qu’est-ce qui attend les DJ et producteurs de Principe Discos, prochainement ?
Des opportunités qu’on s’efforcera d’offrir. Idéalement, on aimerait aider les artistes à gagner leur vie grâce à leur musique.

principediscos.wordpress.com
soundcloud.com/principepromos

Par Charlotte Sarrola


  • Out Now

  • Ad

  • Newsletter

  • Twitter

  • Facebook

  • Ad